Beverly Hills, janvier 1958

Gordo Sunday Special #1



Comment avez-vous découvert Gordo ?
Fabrice Colin : Dans un ouvrage assez controversé de Franz Kelgueren intitulé Why America sucks big time. L'auteur y présente une galerie ahurissante de losers et autres héros yankees méconnus. (Par la suite, Fred Boot a évidemment prétendu que l'idée venait de lui. Mais tout le monde sait que c'est des conneries ; j'ai des témoins.) Les États-Unis ont voulu cacher Gordo au monde comme on dégage du talon un bout de pizza périmé sous le sofa de grand-mémé. C'est absolument indigne, mais caractéristique d'un certain état d'esprit.

Fred Boot : C'est David, un barman de Gainesville aux préférences sexuelles assez brouillones, qui m'a parlé de cette star déchue. J'ai été vivement touché par la vie tragique de Gordo, j'ai alors pris la décision d'en parler. C'était une sorte de catharsis, vous comprenez ? Il me fallait porter un message : oui, les singes sont des êtres humains comme les autres.

Pourquoi avoir centré l'album sur l'année 1958 ? Gordo a eu une carrière plus vaste…
F. Colin : Oui, mais ses premiers films sont minables, et ses sketchs aussi - sans parler de son duo de 55 avec Johnny Cash. C'est la fin de sa vie qui est intéressante. Le moment où il accepte enfin qui il est. Et où ça le rend cinglé.

F. Boot : Au départ il était prévu de parcourir la vie de Gordo durant une fresque de 2000 pages, avec un appendice conséquent sur papier bible. Mais un certain laxisme doublé de fainéantise de la part de Monsieur Colin en ont décidé autrement.

L'album comporte des révélations étonnantes et difficiles à croire. Quelles sont vos sources pour étayer tout cela ?
F. Colin : L'un de mes oncles, Yogi Colin III, a vécu trois décennies dans l'Arkansas. Il a connu des gens qui ont connu des gens qui ont connu le singe. A ce jour, aucun membre de la famille Gordo ne nous a fait de procès. Je devine ce que vous allez me dire : ce sont des singes, ils ne sont pas assez intelligents pour faire des procès. Mais c'est une connerie. Tom Cruise en fait très souvent.

F. Boot : Aux futurs détracteurs je n'ai qu'une chose à dire : « Et bien prouvez-nous que c'est faux. Ah ! On fait moins les malins ! »

Pouvez-vous en dire un peu plus sur le parti-pris graphique ?
F.Colin : On a fait ce qu'on a pu avec ce qu'on avait. J'ai essayé d'enseigner à Fred les rudiments de la perspective. Sa réponse a été quelque chose comme « touche-toi » - ou un équivalent asiatique.

F. Boot : Monsieur Colin ne manque pas d'humour. Je comprends pourquoi il écrit pour la télévision. Non, il y a un choix artistique très fort, c'est un produit de l'esprit, une recherche du Vrai aux travers d'un équilibre hegelien de beauté et de classicisme. Sous forme de cartoon.

Comment s'est déroulée votre collaboration ?
F. Colin : (Soupir). Fred est un garçon… comment dire ? Il vit à Hong Kong, il est à moitié chinois. Je ne sais pas si vous voyez ce qu'est un Chinois. Fred est très consciencieux, quasi maniaque, il carbure à la bière glacée. C'est le genre de type qui vous écrit à deux heures du matin, frais comme un gardon, en vous demandant pourquoi vous n'avez pas retouché les dialogues ainsi qu'il vous l'avait expressément demandé. Apparemment, il n'a jamais compris ce truc de décalage horaire. Heureusement, sa femme est gentille et elle cuisine admirablement. Ah oui : et elle est très belle. Je pense que si elle n'avait pas été là, le projet n'aurait jamais été mené à son terme.

F. Boot : Tout s'est passé par des intermédiaires entre nous. C'est la première fois que je rencontre Monsieur Colin. Lorsque j'ai entendu sa voix, j'ai compris pourquoi dans le petit monde de l'édition on l'appelle la caille à gorge rouge.

Quelles ont été vos relations avec l'Atalante, un éditeur qui n'a pas forcément l'habitude de publier de la bd ?
F. Colin : Je leur ai légèrement menti sur le statut de Fred en Chine en leur faisant miroiter des possibilités de traductions exclusives. On verra bien.

F. Boot : La relation avec l'Atalante ? Infernale. Et encore, je ne parle pas du maniaque qui nous servait de graphiste/relecteur. Qu'est-ce qu'il a pu me faire chier avec ses huitiemes de cadratin. A l'heure qu'il est, je lui ai appris à nager au large de l'Atlantique façon crevette de Bigeard. Pour se débarasser des casse-burnes, l'École Française y a que ça de vrai.


Fred Boot et Fabrice Colin, auteurs de l'album Gordo



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5 commentaires

Un visiteur (David) a dit :

Très bonne interview, et je ne dis pas ça parce que j'y suis cité.

Je note toutefois une certaine jalousie de M. Boot à mon égard parce que j'ai la chance de vivre au quotidien tous ses fantasmes de jeunesse (certains aigris appèleront ça des perversions sexuelles) qu'il a du abandonner quand il partit pour la Chine.

28 févr. 2010

Fred_Boot a dit :

Tu couches avec Fabrice Colin ?

28 févr. 2010

JiF a dit :

Formidable interview !

28 févr. 2010

Fred_Boot a dit :

Oui, réalisée dans une ambiance cordiale et bon enfant.

28 févr. 2010

Jerrycan a dit :

Oui, on sent bien les liens profonds qui lient les différents acteurs

28 févr. 2010